La Langue La Francisation

Quoi qu’en ait pensé Pirenne, l’historien Belge de 1883-1930, la francisation de la bourgeoisie flamande ne date pas du Moyen- âge. Les Poorters du XVI et du XV étaient des hommes qui connaissaient en général le français, mais leur langue usuelle, dans leur famille et dans leurs affaires, était le flamand.

 

Mais une francisation spontanée débute au XVIIe siècle et se répand surtout au XVIIIe siècle. Nous sommes à l’époque, où dans toute l’Europe, le français triomphe d’une manière éclatante. Par exemple, en 1782 à l’Académie de Berlin, on demanda dans une question fameuse : « Qu’est-ce qui a fait de la langue française la langue universelle de l’Europe ? ».

 

Le français devient la langue de l’aristocratie, la langue de la cour, la langue « étrangère à l’usage du pays ».

 

Cependant, il faut souligner le cas flamand, car au-delà de l’aristocratie, la bourgeoisie s’est laissée entraîner à son tour à parler le français. Ce cas ne s’est produit nulle part, sauf en Flandre. La Flandre est la seule région de l’Europe où la langue française a pu pénétrer plus loin sur l’échelle sociale. C’est la seule région de l’Europe, où des commerçants, des professeurs, et des fonctionnaires de rang moyen aient pu dire au XIXe siècle ce qu’un aristocrate russe a déclaré à Anatole Leroy-Beaulieu : « Depuis vingt-cinq ans que je suis marié, je ne sais si j’ai deux fois parlé à ma femme dans la langue du commun », dans son cas le russe.

 

Voici du point de vue linguistique, l’histoire qui se produit dans le conseil de Brabant  jusqu’en 1650. On voit toujours les procès entre Wallons jugés en français et entre flamands en flamand…Ce n’est que vers la fin du XVIIe siècle qu’un assez grand nombre d’habitants de  la partie flamande (de la Province) commencent à introduire en français leurs procès devant le conseil du Brabant. On commence à rencontrer des nobles, des ecclésiastiques séculiers, des officiers de l’armée, des employés de la cour et des départements administratifs, et même de simples bourgeois, qui viennent demander justice en français, bien qu’ils soient originaires des provinces flamandes du Duché, notamment de Bruxelles. Le nombre de ces cas augmente considérablement au commencement du XVIIIe siècle. À la fin, à savoir entre 1794 et 1794, le nombre de procès traités en français a pris décidément le dessus. Le français est adopté par ceux qu’on appelait déjà alors les « gens comme il faut ».

 

Ailleurs qu’au Brabant, l’évolution n’a pas dû être fort différente. Les textes donnent l’impression que le français a triomphé partout de la même manière. « En mille rencontres », note un ouvrage publié à Gand en 1727, «  chacun se pique de vouloir parler français comme à l’envie ». De Brabançon, le philosophe français Toussaint écrit en 1761 « leur langue (le flamand) est maussade et déplaisante ». Mais il ajoute aussitôt : « Je ne désespère pas qu’elle ne vienne à se perdre tout à fait : le français la gagne de jour en jour ». En 1783, Lesbroussart parle d’une langue de « fortune qui tient le premier rang dans les villes et dans les provinces ». Encore mieux, l’avocat brabançon, Verlooy, dit en 1788 que le français est la langue de « tous ceux qui veulent être quelque chose ». Même les jeunes  filles de la bonne société reçoivent presque toutes leur éducation dans des couvents, où elles n’apprennent que le français, parfois l'utilisation de néerlandais est  même interdite.

 

Plus le français monte, plus le flamand descend. Malgré l’avancée de la francisation à la fin du XVIIIe siècle, le flamand conservait cependant encore de fortes positions. D’autre part, dans beaucoup de milieux, le flamand était négligé et même délaissé. Cependant, ceux-là mêmes qui insistaient pour ne parler que le français, étaient parfaitement capables, en règle générale, de comprendre et de parler le flamand. Par- là je veux dire que non seulement ils comprenaient le patois de leur localité, celui qu’on parle avec les domestiques et les paysans, mais encore le flamand cultivé, la langue commune qui servait dans l’administration et dans la justice.

 

Voilà la situation dans laquelle se trouvait la Belgique à la fin du XVIIIe siècle. Que nous apportera le régime français ?

 

Le Régime français

 

Octobre  1795-  l’annexion de la Belgique et de la région de Liège à la France

 

Le régime français dure de 1795 à 1814, mais pendant ce temps la langue flamande n’est pas abolie mais acceptée car elle ne porte aucun préjugé au pouvoir français ; par exemple en 1807, il y avait un concours de poésie à travers la Belgique mais les participants francophones comme néerlandophones ont été admis. Il y a eu trois prix français et trois prix flamands.

 

Il n’y a eu donc, sauf rares exceptions, aucune vexation ni brimade. Il a eu simplement la loi, et la loi imposa partout le français. La justice est rendue en français, l’enseignement secondaire donné en français, l’administration des départements et des villes aussi en français.

 

Les vingt années de ce régime eurent sur l’évolution linguistique de la Flandre une influence définitive. Accélérer la francisation de la Flandre: voilà ce que fut le premier effet du régime français. Mais il tua l’usage du flamand.

 

Ceci peut paraître contradictoire avec ce qui a été dit précédemment, mais seulement en apparence. Entre 1795 et 1814, le peuple continua à parler sa langue. La justice et l’administration, même si elles étaient officiellement françaises, utilisaient en pratique très souvent la langue populaire ; elles devaient le faire puisqu’elles étaient en rapport avec des administrables et des justiciables qui souvent ne connaissaient pas un mot de français. L’enseignement primaire, en général, ne fut pas très fortement touché par la francisation.

 

Mais quelle était la langue que beaucoup parlèrent ? Le flamand au sens propre du mot ? Non, ce furent avant tous les dialectes. C’est en dialecte que les gens du peuple se parlaient, que le juge interrogeait ses témoins, que le curé prêchait et confessait. Le flamand cultivé, l’ancienne langue de l’administration et de la justice, la langue commune, devint délaissé.

 

Cette langue, en 1815, la plupart l'avaient oubliée. Ils pouvaient encore la lire mais ne pouvaient plus ni l’écrire ni la parler. « Une génération nous en sépare », disait le gouverneur du Brabant dans une lettre du 25 octobre 1815.

 

Á la fin du régime français, la Flandre se retrouve avec ses patois, dont les forces étaient intactes, mais avec une langue commune très affaiblie. Nous avons le témoignage d’un Flamand de Lierre, appelé Bergmann, qui fréquenta entre  1823 et 1828 l’Université de Gand. Il parlait avec ses amis presque toujours en français, non par amour du français, mais parce que ses amis parlaient un autre patois, pour lui inconnu. Un Anversois à l’époque n’aurait pas compris le patois d’un Brugeois. Il fallait donc utiliser le français.

 

Causant l’ignorance du flamand cultivé, le régime français fonda réellement la Flandre du XIXe siècle : une Flandre dans laquelle les classes dirigeantes n’avaient qu’une seule langue de civilisation, le français. Ce sentiment linguistique contribua à renforcer l’entente de la nationalité belge, les classes supérieures de la Flandre et de la Wallonie étaient unies dans la même culture, le français. Elles furent le ciment de la future Belgique.

 

Le Régime hollandais

 

De 1650 à 1815, la rupture morale entre la Belgique et la Hollande est restée entière.

 

Les Hollandais étaient devenus pour les Belges un peuple étranger.  Un peuple de surcroît qu’ils n’aimaient pas.

 

Les deux Etats parlaient deux langues différentes et avaient de différente croyance comme en témoigne Hogendorp qui écrit en 1830 : « J’ai entendu, il y a plus de dix ans, un mot vrai et profond, à savoir que les deux nations étaient plus divisées encore par la langue que par la religion ».

 

Le roi Guillaume d’Orange tenta d’unifier les deux patries de son royaume, mais tous lui prédisaient l’échec.  Comme dit l’envoyé russe du Tsar en juillet 1817 : « S’il y a deux nations … qui n’ont absolument rien eu de commun en fait de caractère, de mœurs et d’intérêts, ce sont les Hollandais et les Belges … Ni le temps ni tous les efforts du Roi ne les rapprocheront jamais.  C ‘est moralement et physiquement impossible ». 

Et en effet, l ‘unification fut un échec. Le Roi Guillaume II avait sa politique des langues qui correspondait bien à l’esprit nouveau du XIXème siècle.  Il avait une idée qui lui était chère et dont il avait souvent entretenu Vangobbelschroy, son ministre de l’intérieur de 1825 à 1829, et  ami.

 

« Il pensait », écrit Vangobbelschroy , « que l’introduction de la langue hollandaise dans les provinces méridionales pouvait seule détruire dans ces provinces des sympathies qui devaient longtemps encore les attacher à la France, sympathies que la conformité des idiomes aurait perpétuées ».

La politique des langues était simple.  En pays flamand, on imposait le néerlandais comme langue officielle, dans l’administration et la justice.  En Wallonie, le gouvernement travaillait à reprendre l’enseignement du néerlandais.  Il espérait que dès qu’ils connaîtront la « langue nationale », les Wallons se sentiront plus proches de leurs compatriotes hollandais.

 

Cette politique a aussi échoué.  En pays flamand, nobles et bourgeois, attachés au français voyaient la néerlandisation comme un acte de tyrannie.

Les réactions des classes populaires étaient les mêmes.  Pour la classe populaire comme pour la bourgeoisie le « hollandais » était une langue étrangère.  Elles ne le parlaient pas, elles comprenaient à peine ce qu’un paysan ou un ouvrier considérait comme « sa langue », c’est à dire le patois qu’il parlait à la maison et avec ses amis.

 

Les classes populaires admettaient parfaitement que les « Messieurs » utilisent une langue plus distinguée comme le français, mais qu’une nation étrangère vienne leur imposer sa langue et sa pensée, cette idée les révoltait tous.

 

Lors du pétitionnement de 1829 à 1830, de nombreux villages flamands se sont révoltés contre l’emploi du hollandais.  Il y avait des Flamands de la petite bourgeoisie qui connaissaient plus au moins l’ancien flamand commun.  Ils étaient peu nombreux, mais ils existaient.  Ce n’étaient pas pour autant des partisans de la néerlandisation.

 

Comme il était dit en 1815 et redit en 1830, les Belges n'aimaient pas les Hollandais.  Ce n’était qu’une question de temps avant qu’une révolution définitive se produise.

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