La révolution de 1830 suite

L'HISTOIRE MILITAIRE DES BELGES.

Articles de Henri STÖRM paru dans les revues "Frater News" numéro 94 et 95/2005, 97/2006



IX. - Que n'a-t-on pas dit, écrit sur la... révolution belge de 1830 !



Voici quelques anecdotes et surtout des précisions dues à Jo Gérard ( alias Clio ).

La forêt de Soignes, en cette fin de septembre est belle, le soleil joue entre les feuilles et les petits sentiers se faufilent dans les vallons. Que font ces hommes en sarrau bleu et armés d'un long fusil. Ils se coulent dans les halliers, l'oeil ouvert et en évitant de faire craquer les branches mortes. Un curieux personnage les commande, c'est un Français : Niellon, à ses côtés, un Flamand, Rodenbach. Ils ont l'intention de mener leur patrouille jusqu'aux environs de Louvain.

Quels sont leurs compagnons ? Les frères Michaux, leur ami Verheysen, Charles Saccassin et son camarade Verboeckhoven, un jeune peintre de talent. Tout en cheminant, nos gaillards bavardent : "Tu te souviens de la bagarre Porte de Schaerbeek ? En a-t-on expédié des balles aux Hollandais, ce 23 septembre !" Et Charles Saccassin d'enchaîner : "Moi, je n'oublierai jamais notre bataille du 24 septembre, rue de Namur. La prise des bâtiments de l'Athénée..."

Non sans mélancolie, les frères Michaux de rappeler le bon temps où l'on fréquentait la Monnaie et les petits cafés des alentours, où "la grosse Irma et la petite Tineke servaient du si bon faro".

Une fois Bruxelles libérée, le 27 septembre, la plupart de nos combattants étaient rentrés chez eux, mais nos patrouilleurs de la forêt de Soignes avaient, eux, décidé de continuer la lutte jusqu'à l'expulsion du dernier des Hollandais de Belgique. Il leur fallait un chef, ils choisirent le marquis de Chasteler, un dur à cuire de 36 ans, qui avait fait la campagne de Russie de 1812 où il résista aux Cosaques, à la neige, à la faim. A Waterloo, le marquis s'était vaillamment battu dans les rangs de la petite armée hollando belge du prince d'Orange. On racontait volontiers la répartie du marquis au prince d'Orange : "Tous les Belges sont courageux quand il faut défendre la liberté". Le mot avait fait le tour de Bruxelles où la popularité du marquis en grandit d'autant.

Le 2 octobre 1830, on lit sur les murs de la capitale cette affiche : "Le marquis de Chasteler, autorisé par le commandant en chef de la Garde bourgeoise de Bruxelles de former un bataillon de chasseurs volontaires bourgeois, invite tous les jeunes gens de Bruxelles à venir prendre connaissance du règlement établi et à se faire inscrire pour ce faire à midi précis". Le règlement des Chasseurs de Chasteler était très précis : "Les chasseurs seront obligés d'avoir le fusil à deux coups, la giberne, le bonnet et la blouse. Ceux qui quitteront les rangs sans qu'on ait fait le commandement de les rompre, paieront une amende de 50 cents. Ceux qui se permettront de censurer les ordres du commandant, quand on ne leur demande pas leur avis, paieront une amende de 50 cents". Ces articles choisis parmi d'autres, étaient signés : Frédéric de Mérode, Jenneval, Mouriau, Spinari et Vandermalen. Ils portaient la mention : "Approuvé par le commandant en chef, marquis de Chasteler".

Comment s'organise le recrutement de ce commando qui allait devenir les Chasseurs de Chasteler ? C'est Henri Rosard qui fut le plus emballé des recruteurs. Il s'est battu Porte de Schaerbeek, le 23 septembre, contre les Hollandais. Après l'engagement, il saute sur un cheval et file au galop vers Genappe, là il harangue les patriotes et leur demande de partir à Bruxelles à marche forcée. Il fait de même à Gosselie. A minuit, il entre à Charleroi et réveille tout le monde au cri de : "Aux armes, aux armes, tous à Bruxelles". Les patriotes le suivent sans discuter. Il fait tant, que dès le lendemain, les volontaires s'engagent à Bruxelles.

Pendant le raid de Rosard, Hippolyte Louis Alexandre Déchet, dit Jenneval, né à Lyon le 29 janvier 1801 et artiste à la Monnaie, entraîne dans la bagarre ses collègues de l'Opéra : Lemoine, Boucher, Lafeuillade. Après s'être battu en septembre lors de l'affaire du parc, Jenneval composa la première "Brabançonne" le 14 octobre 1830. II fut follement acclamé sur la scène de la Monnaie. Il reçut un billet de son ami Niellon : "Viens nous rejoindre pour tenter un coup de main sur une des positions hollandaises, entre Louvain et Aerschot". Jenneval sort du théâtre, rencontre Frédéric de Mérode sur la place Royale et l'invite à rassembler, en hâte, les Chasseurs-Chasteler. Il se rend chez lui pour chercher son fils, au 15 rue de la Vierge Noire et embrasse sa vieille maman. Voici le récit qu'elle fit elle-même de cet au revoir : "C'était le 14 octobre 1830 au soir, Jenneval me prévint qu'il partait avec M Frédéric de Mérode, comme lui volontaire dans les Chasseurs-Chasteler". Ce ne devait être, me dit-il, qu'une promenade militaire. "Tu en as assez fait pour l'honneur et pour la liberté, reste, je t'en prie". Il me répéta que ce n'était qu'une promenade militaire. Mérode l'affirmait aussi. "Ce fut pour tous les deux le voyage éternel".

Le drapeau qu'inclinent nos chasseurs sur la sépulture de Jenneval, place des Martyrs, leur avait été donné par la comtesse de Lannoy. Elle en avait acheté la soie rue de la Montagne dans la jolie boutique des vieilles demoiselles Demeur. Et la hampe n'est autre que le bois d'une lance arrachée à un cavalier hollandais pendant une violente escarmouche près de l'église d'Evere.
Mais le noir, le jaune et le rouge du drapeau ?

Voici l'histoire vraie de ces couleurs.

Le 26 août 1830, au matin, Ducpétiaux, apprenant que les agitateurs venus de Paris venaient d'arborer les couleurs françaises au balcon de l'hôtel de ville de Bruxelles, parla de ce grave événement qui risquait de fausser tout le sens du soulèvement, à son ami Lucien Jotrand, lui aussi journaliste. Jotrand se souvint alors d'une cocarde de la révolution brabançonne de 1789. Elle était rouge, jaune et noire et les soldats de vander Mersch la portaient à leur shako - adoptons ces couleurs-là. Ducpétiaux ne fait ni une ni deux, se précipite chez les demoiselles Ales qui avaient un magasin d'aunages rue Marché aux Herbes et leur demande de lui coudre immédiatement deux drapeaux.

Il se rend alors à l'hôtel de ville, enlève les couleurs françaises et hisse celles du Brabant aux acclamations de la foule. Le lendemain, le "Courrier des Pays-Bas" écrivait : "Nos trois couleurs sont horizontalement attachées à la hampe, le rouge au-dessus, le jaune-orange au milieu, le noir en dessous. Cette bannière doit vraiment devenir Nationale".

On a écrit beaucoup d'âneries sur les événements de 1830 que certains partis politiques cherchèrent à "annexer". Travestir les faits pour en nourrir leurs fantasmes ou étayer leur doctrine, voilà qui caractérisa toujours certains primaires. Or, en feuilletant les archives des Chasseurs de Chasteler, on est frappé de découvrir, grâce à certains documents, le caractère essentiellement national de 1830. En effet, les noms de nos chasseurs apportent d'eux-mêmes un démenti irréfutable à ceux qui prétendent aujourd'hui que 1830 ne fut qu'une affaire de francophones. Par exemple, une liste de signatures des Chasseurs, sous une lettre de leur commandant en second L. Bourdeau, comprend 35 noms dont dix-sept sont flamands et dix-huit sont wallons ou si on préfère, d'origine francophone. Lorsque l'on sait que les Chasseurs de Chasteler formaient vraiment l'élite de nos combattants de 1830, le commando le plus audacieux, et que son recrutement fut uniquement basé sur le volontariat, on admettra qu'on ne trouve pas trace de frontière linguistique dans la composition de cette unité improvisée et qui devait encore se couvrir de gloire après les combats de septembre 1830.

Histoire militaire des Belges (suite et fin)  

Les faits d'arme de Maastricht.

Janvier 1831. S'il y a une épine dans le territoire belge, c'est la position fortifiée de Maastricht que les Hollandais entendent fermement ne pas abandonner. Notre petite armée commence le blocus de Maastricht, mais une position clé du siège qui s'organise, c'est le château de la famille de Brouckère à Caster. On en confie la garde aux Chasseurs de Chasteler qui s'y installent en y crevant de froid, malgré d'énormes feux de bûches dans les cheminées du salon et de la salle à manger. Par les fenêtres des étages, nos gaillards narguent la garnison hollandaise de Maastricht, toute proche. Soudain, dans l'aube frisquette de ce 19 janvier, le chasseur Alexis Demarée, croit distinguer, au loin, des hommes qui avancent dans le paysage enneigé. Il se dispose à alerter son ami Saccassin qui prépare le déjeuner de ses camarades encore endormis, quand il entend un coup de feu et des cris. La sentinelle Meskens vient de tirer sur les Hollandais qui attaquent en nombre. Demarée et Meskens donnent l'alerte et c'est un curieux spectacle que de voir les fenêtres du château se garnir d'hommes en caleçon ou en chemise, qui déchaînent un feu d'enfer sur les assaillants. Devant la furie de leurs ennemis, les soldats du roi Guillaume décrochent, poursuivis par nos chasseurs dont la plupart sont toujours, malgré le froid très vif, en pans volants et en caleçon. Et dire que six cents fantassins hollandais soutenus par une centaine de cavaliers avaient rêvé de s'emparer de Caster, ce jour-là, pour célébrer l'anniversaire de la... princesse d'Orange.

Dès qu'à Bruxelles, en juin 1831, sera connue l'acceptation par Léopold 1er du trône de Belgique, les Chasseurs de Chasteler exprimeront leur enthousiasme à leur façon, en signant une pétition qu'ils adressent aux deux cents députés du Congrès National : "Nous voulons un roi qui consacre notre indépendance, un roi avec lequel nous puissions rester Belges et qui s'unisse à nous pour déjouer les projets de ceux qui chercheraient à nous ravir ce nom".

Le 21 juillet 1831, jour de la prestation de serment de Léopold 1er, place Royale, les Chasseurs de Chasteler et leur drapeau y occupent la place d'honneur.

Je terminerai cette "Histoire Militaire des Belges" par la "Grande Guerre" durant laquelle l'armée belge a tenu le long d'un filet d'eau - l'Yser - pendant quatre ans. Ce qui suit n'est pas le récit habituel, mais...

C'est un carnet brunâtre, aux coins usés, aux feuillets tout jaunis, il appartenait au papa de votre petite Clio. Un papa très précis, il notait chaque jour les événements comme il les vivait en 1914 - 1918 dans sa tranchée de l'Yser, lors de ses permissions et de ses brefs séjours en Angleterre où il se fiança avec une pimpante infirmière avant de lui fabriquer cette sacrée Clio".
Pratique à consulter le petit carnet.
Le 2 août 1914, on y lit : "Guillaume Il a envoyé un ultimatum à la Belgique. Il exige qu'elle laisse passer ses troupes en marche vers la France".
Le lendemain : "Notre gouvernement repousse la demande allemande. Le chef des Socialistes Vandervelde et celui des Libéraux, Hymans, sont nommés ministres d'Etat. C'est l'union sacrée des partis".
Le 5 août : "L'ennemi attaque les forts de Liège que défend le général Leman.
Le 12 août : "Les forts liégeois résistent et nos lanciers, nos cyclistes ont infligé une lourde défaite à la cavalerie allemande, à Haelen". Le 20 août : "L'ennemi envahit Bruxelles. Que vont devenir ma tante Louise et les enfants ?"
Le 21 août : "Après quatre jours de résistance, la position fortifiée de Namur est tombée. Les forts de Liège avaient été pris le 17".
Le 23 août : "Les Anglais et les Français se battent contre les Allemands dans les Ardennes et sur la Sambre. On parle d'atrocités commises à Visé, à Andenne, à Dinant. Ils fusillent des civils et même des enfants".
Le 26 août : "Je suis avec mes hommes à Anvers. Nous faisons des sorties : deux blessés et un tué. Nos mitrailleuses sont efficaces mais peu nombreuses".
Le 14 septembre : "Voici huit jours que Joffre se bat sur la Marne. Il a reçu des renforts amenés de Paris en taxis. Aux dernières nouvelles, il serait victorieux. Voilà Paris sauvé. Mon colonel me prouve que c'est grâce à notre résistance qui retient en Belgique nombre de divisions allemandes".
Le 8 octobre : "Nous recevons l'ordre de quitter Anvers et de retraiter vers l'Yser. Nos forts sont écrasés sous les gros obus".
Le 18 octobre : "Nous creusons des tranchées dans la boue, une belle mélasse qui colle aux bêches. Beaucoup de grippes et d'angines". Le 30 octobre : "Depuis des jours que je n'ai pas eu le temps de noter quelque chose, Jules est mort, Pierre aussi et Gaston, un chic type, trois heures d'agonie, le ventre ouvert, un oeil arraché. On a subi de furieux assauts. On a tenu. Les Allemands s'enlisent là-bas et se terrent comme nous, derrière les inondations. Une réussite celles-là. Sans elles, on serait vaincu. Quel merdier : fermes en ruines, arbres déchiquetés, cadavres de vaches, toutes gonflées d'eau. La nuit, les fusées tirent de l'ombre d'étranges silhouettes, un décor hallucinant, infecte !"

Le petit carnet contient des pages consacrées aux réquisitions allemandes en Belgique occupée, aux protestations d'Adolphe Max et du cardinal Mercier qualifiés de " purs héros aux indignations altières ". Plusieurs notes sur les déportations d'ouvriers et en 1916 sur l'activisme flamingant encouragé par les Allemands qui veulent diviser la Belgique en un Etat flamand et un Etat wallon. Rien de neuf vraiment : "Bruxelles deviendrait un territoire d'Etat".

Un "papier" que j'ai pondu il y a un lustre, pour le Frater News, confirme que le général Von Bissing, gouverneur de la Belgique, signait le 21 mars 1917 un décret dans ce sens. les Flamands ont leur capitale à Bruxelles et les Wallons à Namur. Nos politicards n'ont même pas dû le décider eux-mêmes.

Et toujours, d'après le petit carnet, en 1918.
Le 11 novembre : "Nous avons progressé jusqu'à Gand. Une nouvelle sensationnelle, depuis 11 heures, ce matin, la guerre est finie ! On rit, on pleure, on s'embrasse. Je vois une jolie femme en deuil qui passe dans la rue avec son petit garçon". Elle m'aborde et me dit : "Capitaine, croyez-vous qu'il y aura encore une guerre et que mon fils devra la faire ? Car mon mari est mort, oui, il y a six mois, une balle, une seule, en plein front. Il m'avait écrit la veille m'annonçant une permission. Tenez, j'ai toujours sa lettre, ici, dans mon sac, soyez gentil, lisez-là".
Je lis : "Chérie, dans six jours, j'aurai une permission. J'irai chez nos amis du Havre, les Janssens et je penserai à toi. Quand on se reverra, on s'aimera très fort et on aura une petite fille aussi belle que toi. Ma lettre te parviendra via la Hollande, par le réseau habituel. Je t'embrasse. Sois courageuse. Je t'embrasse. Ton Pierre pour la vie".
Elle me murmure, la jolie veuve : "Pour la vie, capitaine, pour la vie, toute seule !".
Toujours dans le carnet, à la date du 22 novembre : "Où diable les Bruxellois avaient-ils caché tous leurs drapeaux ? Ils flottent partout. Bruxelles surgit de quatre ans de cauchemar et elle acclame Albert 1er. Nous défilons derrière lui. Il se tient mal, tout raide, à cheval, il n'aime pas ça, mais la Reine à ses côtés est très à l'aise, minuscule près de ce géant casqué de simplicité et de gloire".

Ainsi s'achève le petit carnet de 14 - 18, il vaut toutes les archives du monde. C'est sur ces souvenirs que je terminerai cette "Histoire Militaire des Belges". Je ne parlerai pas de la suivante, l'ultime croit-on ! Celle que la jolie veuve ne voulait pas pour son fils. J'y étais. Oh ! Pas longtemps. Mais j'ai repris le flambeau, comme 43.000 Wallons et 24.500 Flamands qui, une fois de plus ont contribué à jeter dehors un envahisseur.

FIN.

Documentation : Clio de "Pourquoi Pas" et Jo Gérard.
Terminé en mars 2002.
Henri STÓRM.

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